Archives royales contre TGV (Manuscrits Uigwe 1/2)

Publié le par Nicolas

Nous ouvrons ici un premier volet consacré à l'histoire de manuscrits royaux de l'époque du Joseon (1392-1910) dérobés à la Corée par les français en 1866 et restitués en mai 2011 à l'issue de tractations commerciales autour... du TGV. Ou quand le brigandage punitif sert d'argument commercial 145 ans après les faits.


Les Français attaquant l'île Ganghwa en 1866.

Octobre 1866. Au prétexte de venger neuf missionnaires français torturés et mis à mort avec plusieurs milliers de coreligionnaires coréens par l'empereur Daewongun (대원군), l’expédition punitive du contre-amiral Pierre-Gustave Roze est la première action militaire d'une nation occidentale contre la Corée. C'est surtout l'occasion pour les français d'établir une première mission de reconnaissance diplomatique et militaire à l'égard du « royaume ermite » farouchement opposé à toute ouverture commerciale avec les nations étrangères, malgré les pressions extérieures qui s'accentuent (de la part de la Russie et du Japon notamment). Sept années auparavant, les armées de Napoléon III alliées aux Britanniques étaient sorties victorieuses de la seconde guerre de l'opium face à la Chine, puissance suzeraine et protectrice de la Corée du Joseon (조선) depuis sa fondation, cinq siècles plus tôt. Fortes de ce succès, les forces impérialistes françaises avaient alors exigé de la dynastie des Qing qu'elle élargisse le nombre de places commerciales ouvertes aux marchands européens, qu'elle légalise le commerce de l'opium sur son territoire et cesse de pourchasser les missionnaires chrétiens (1). C'est donc grisées par leur victoire en Chine que les armées françaises tournent désormais leur regard envieux vers le vassal coréen officiellement sommé de rendre des comptes quant à la répression du catholicisme sur son territoire.

L'exemple par le feu

Déjà en 1845, les français envoyaient l'amiral Cecille demander des explications quant au meurtre de trois missionnaires. Cette tentative d'ingérence suscita alors une réponse froide mais très claire de la part des coréens : « les missionnaires ont été jugés en vertu des lois du pays ». Aussi, c'est en partie pour tenter de se faire obéir par la force qu'en octobre 1866 les troupes impériales françaises investissent l'île de Ganghwa (강화) et prennent possession de la forteresse qui contrôle l'accès au fleuve Han. Ce faisant, l'amiral Roze assurait le blocus de la voie fluviale conduisant à Hanyang, capitale du Joseon et future Séoul. Sur place, l'île est pillée : canons, fusils, lingots d'or, d'argent et des jades font partie du butin tandis que tout ce qui n'a pas de valeur est détruit. Surtout, c'est à cette occasion qu'une collection de 297 manuscrits et archives royales des XVIIIe et XIXe siècles décrivant des protocoles et rites funéraires de la cour coréenne baptisés Uigwe (의궤) sont volés à la bibliothèque royale Oegyujanggak (외규장각) et ramenés à Paris. Déposés à la Bibliothèque nationale de France l'année suivante ils sont versés au patrimoine national inaliénable de par la loi française, principe qui veut que chaque œuvre répertoriée dans les collections publiques ne peut plus en sortir.


Les manuscrits décrivent les protocoles royaux de la dynastie Joseon

Il est intéressant de noter que ces pratiques de pillage ne sont absolument pas neuves de la part de « la métropole ». En 1859, à l'issue de la seconde guerre de l'opium (une bataille ayant là-aussi pour objectif de faire sauter un verrou commercial) français et britanniques avaient pillé et incendié le palais d'été de Pékin. Les trésors s'y trouvant furent préalablement répertoriés et rapportés à Paris et Londres pour entrer dans des collections d'État ou être vendus aux enchères. Ces pratiques de brigands sont en fait typiques des attitudes coloniales propres aux nations impérialistes : que le lecteur s'interroge seulement sur la provenance des collections du Musée du quai Branly ou de la section égyptologie du Musée du Louvre. Ces réflexions, appliquées au corpus dérobé sur l'île de Ganghwa, feront l'objet d'un deuxième volet à part entière que nous publierons prochainement.


Photographie de l'Amiral Roze.

S'étant heurtés à l'arrivée du rude hiver coréen et à un système de défense plus élaboré qu'escompté, les français, qui perdront notamment trois soldats dans une embuscade près de la forteresse de Munsusansong (sur la route menant vers Séoul), se contenteront finalement de bombarder quelques monuments officiels de la capitale du royaume depuis la rivière Han (한강) avant de rebrousser chemin en novembre 1866. Malgré un résultat assez pitoyable, que les coréens n'auront de leur côté pas de mal à considérer comme une victoire militaire, l'amiral Roze écrira dans un rapport à l'issue de cette expédition : « L'expédition que je viens de faire, si modeste qu'elle soit, en aura préparé une plus sérieuse si elle est jugée nécessaire… Elle aura d'ailleurs profondément frappé l'esprit de la nation coréenne en lui prouvant que sa prétendue invulnérabilité n'était que chimérique.» Mais la France ne donnera finalement jamais d'écho à cette première tentative d'intimidation.

 

Immunité

Les manuscrits Uigwe quant à eux, dormiront tranquillement dans les archives françaises jusqu'à la fin des années 1970 lorsqu'une historienne coréenne découvrira ces œuvres étiquetées... dans le fond chinois de la BnF (sic.). Les voleurs voyaient ainsi leur butin révélé plus de 100 ans après leur forfait. Cette découverte inattendue provoque alors en Corée une vive émotion, d'autant plus que l'on croyait ces manuscrits perdus. La bataille pour leur restitution est officiellement lancée en 1991 lorsque deux chercheurs de l'université de Séoul demandent au gouvernement coréen d'entamer des négociations. Côté français, le premier geste en faveur de leur retour viendra du président Mitterand. En 1993, celui-ci décide en effet d'emmener avec lui un des manuscrits dans un contexte de négociation entre Alstom et le gouvernement coréen... au sujet de la possible commande de TGV made in France. Mais les français ne sont pas les seuls dans la course : allemands et japonais répondent aussi aux appels d'offres du gouvernement coréen... L'histoire dit qu'en ayant vu l'émoi suscité par la vue du manuscrit chez son homologue coréen Kim Young-sam (김영삼), François Mitterand aurait décidé de lui en faire cadeau. Impuissant face à ce geste spontané et innatendu le conservateur accompagnant le président français et chargé de veiller sur le manuscrit se serait évanoui. A l'époque, Mitterand accompagne même son geste d'une promesse orale : les 296 manuscrits restants seront restitués à la Corée sous forme de prêt permanent. De quoi effectivement faire tomber en syncope les conservateurs (sic) de la BNF. Difficile d'évaluer après coup quel poids réel cette promesse a eu dans le choix coréen de passer commande aux français : certains blogueurs affirment qu'il aurait été plus sage pour les coréens de passer commande au voisin japonais (même si là aussi l'histoire récente entre les deux pays est relativement conflictuelle) (2).


François Mitterand rend UN manuscrit aux coréens.

Toujours est-il que la démarche de Mitterand interroge. D'autant plus que, comme l'annonce l'intemporelle maxime politicienne : « Les promesses n'engagent que ceux qui y croient ». Aussi, même après la commande des TGV acquise auprès d'Alstom, la promesse mitterandienne de restitution des manuscrits restera lettre morte. C'est ce fameux principe d’inaliénabilité protégeant les œuvres entrées dans le patrimoine français qui bloque juridiquement le retour des manuscrits en Corée. Les conservateurs de la BNF sont en première ligne pour faire valoir ce principe qui veut peu ou prou que ce que nous avons volé par la force, le pillage et la ruse doit rester chez nous. En décembre 2009, le tribunal administratif de Paris leur donne pourtant raison en déboutant l'ONG sud-coréenne Solidarité culturelle (문화 연대) de sa demande de restitution des protocoles royaux. Le Courrier international du 14 janvier 2010 précise à l'occasion de ce verdict : « Le tribunal a, selon l'ONG, justifié son rejet par le fait que, étant conservés à la Bibliothèque nationale de France, ces manuscrits appartiennent à l’État français ; le contexte et les conditions dans lesquels ils ont été saisis ne changent rien à l'affaire. » (3).

Un cas d'école

C'est finalement en marge d'un sommet du G20 que le problème va trouver sa résolution, lorsque Nicolas Sarkozy consentira au retour définitif des manuscrits en Corée du Sud sous la forme d'un prêt permanent renouvelable tous les 5 ans. On peut considérer que c'est là encore une offense ou une demi-concession que de vouloir conserver nominalement le titre de propriété de ces ouvrages classés en 2007 au registre de la mémoire du monde par l'UNESCO, mais comme beaucoup d'observateurs l'ont noté, il s'agit a minima d'un retour de fait de ces ouvrages au Pays du Matin Calme.

A travers le cas des manuscrits Uigwe, on constate à quel point géopolitique et contrats commerciaux ne sont que l'avant-scène de rapports de forces passés et présents. Étant en présence d'un édifice juridique protégeant les trésors de guerre dérobés à l'époque colonial, c'est sous la forme plus que contestable de monnaie d'échange et surtout, au cas par cas, que les objets du patrimoine culturel des civilisations non-européennes parviennent parfois péniblement à regagner leur terre natale. Et si la Corée du Sud s'est retrouvée en position de négocier le retour de son patrimoine historique, elle le doit en partie à la vitalité de sa croissance économique et à sa politique extérieure pro-occidentale qui rendent audibles ses revendications culturelles et nationales, là où d'autres pays attendent toujours le retour de leurs trésors patrimoniaux. C'est ce dont nous parlerons dans le second volet de cet article, en abordant notamment la polémique liée aux conditions juridiques de cette restitution et en évoquant les arguments indirectement très politiques développés par les conservateurs de la BNF lorsque ces derniers ont tenté de s'y opposer.

Nicolas.

(1) Sur la seconde guerre de l'opium :
http://fr.wikipedia.or/wiki/Seconde_guerre_de_l%27opium
(2) Lire notamment :  http://fr.globalvoicesonline.org/2011/08/01/75496/
(3) "Séoul ne renonce pas aux manuscrits Uigwe", Courrier International du 14 janvier 2010 : http://www.courrierinternational.com/article/2010/01/14/seoul-ne-renonce-pas-aux-manuscrits-uigwe

 

Publié dans Feux croisés

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