La boîte de Pandore... d'une justice décoloniale (Manuscrits Uigwe 2/2)

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Dans une première partie nous abordions le cas des manuscrits Uigwe (의궤) volés par la France en 1866 et rendus à la Corée presque un siècle et demi plus tard en mai 2011. A cette date, pour ne pas toucher à la loi coloniale qui protège les œuvres pillées par la France sur les cinq continents, le retour des 296 manuscrits prend la forme d'un prêt. Quelle portée accorder à cette "victoire" diplomatique de la Corée dès lors que formellement ces manuscrits appartiennent toujours à la France? 


Les manuscrits Uigwe (의궤) rentrent aux bercails.

Lorsque les manuscrits Uigwe (의궤) sont sur le point de regagner leur terre natale fin 2010, les conservateurs de la BNF, en charge depuis 1867 du service après-vol des manuscrits, montent au créneau. Dans un appel à pétition qu'ils font publier dans Libération une semaine après l'engagement de Nicolas Sarkozy au sommet du G20 à Séoul, ces derniers écrivent : « Sous un habillage de prêt renouvelable tous les cinq ans, cette décision vaut restitution de fait, en contradiction avec le droit, qui ne permettra au mieux que des retours épisodiques des œuvres en France et ne manquera pas de conforter, voire de susciter, des revendications de restitution que certains pays présentent de façon toujours plus soutenue aux archives musées et bibliothèques partout dans le monde. » (1) Toute la direction de la maison signe alors le communiqué, fait rare pour des fonctionnaires de ce calibre: le directeur des collections (directeur général adjoint), les deux derniers directeurs du département des manuscrits, les deux derniers directeurs du département des estampes, les directeurs des départements des Monnaies et Médailles, de la Réserve des livres rares, des Cartes et Plans, etc.

Les conservateurs contre l'Histoire

Au-delà des manuscrits Uigwe c'est bien le risque de précédent juridique ouvrant la voie aux revendications des ex-pays colonisés qui effraie nos gardiens du temple... On imagine en effet assez aisément la quantité d'oeuvres pillées en Asie et en Afrique qui risqueraient scandaleusement de retrouver leurs terres natales si le droit français venait à créer une faille dans l'édifice juridique consacrant la spolliation systématique de nos ex-colonies. Pour conjurer la menace d'un tel scénario, les membres de la BNF agitent le spectre de musées « se vidant » entièrement pour tenter d'appuyer leurs arguments. Tout est alors bon pour nier ou euphémiser le contexte d'appropriation de ces œuvres. Sur le site de la BNF sur la page de présentation des « Manuscrits coréens numérisés » on peut ainsi lire : « Ces manuscrits, initialement conservés à la bibliothèque royale Oegyujanggak de l’île de Kangwha, à l’ouest de Séoul, sont arrivés à la Bibliothèque nationale en 1867. » (2) (je souligne). Comment sont-ils « arrivés » si loin de leur terre d'origine? Cela, la BNF ne nous le dit pas... Seuls et en marchant sur leurs petites jambes sans doute.

D'autres blogs ou sites de « professionnels » du livre relaient les revendications des conservateurs de la BNF. Ainsi en va-t-il du blog A la toison d'or, tenu par un « professionnel des bibliothèques ». Dans l'article consacré à l'affaire des manuscrits on trouve un pararaphe intitulé « Vivre dans l’anachronisme, ou le triomphe du moralisme ». (3) S'y développe l'argumentation suivante : « Juger des comportements anciens avec les yeux et les valeurs d’aujourd’hui n’a aucun sens. C’est parfaitement stupide et c’est ce qu’on apprend normalement au collège, en cours d’histoire. » Comprendre : nous n'avons ni à nous excuser ni à rendre les oeuvres que nous avons spolliées à l'époque coloniale parce que cela, voyez-vous, a eu lieu a une époque où le vol, le pillage et, par-delà, l'aliénation et l'exploitation systèmatique étaient définis -par nous-mêmes, qui refusons aujourd'hui toute idée de réparation- comme acceptables. Pourquoi donc s'enquiquiner de remords aujourd'hui? Ce serait anachronique, bien entendu! Circulez, il n'y a rien à voir...


Cérémonie de retour des manuscrits à l'été 2011.

Mais l'article ne s'arrête pas là : « Pour permettre la vie en société sans tomber dans le moralisme, l’homme a inventé les "lois" Dans une société moderne, il n’est pas interdit de faire ceci parce que "c’est Mal" ou parce que "Dieu n’aime pas ça" mais parce qu’une loi l’indique – et on discute des lois. […] L’accord venant d’être signé [entre Nicolas Sarkozy et son homologue coréen] -substitue le moralisme d’une époque (changeant et, surtout soumis aux groupes de pression) à la loi. » Une fois mis de côté l'argument d'autorité relatif au « modernisme » de nos sociétés (versus l'archaïsme des ex-pays colonisés?) l'argumentation, particulièrement condescendante apparaît relativement faible. N'en déplaîse à son auteur, la loi n'est pas moins un objet social que l'idée de « bien » et «mal ». Aucune texte n'est immuable, aucune loi n'est indiscutable. Surtout quand elle ne fait que consacrer la loi du plus fort et un statut quo inique. Or, il se trouve précisèment des individus pour penser qu'une loi datée d'une époque criminelle et qui légalise la spolliation a toutes les raisons d'être considérée comme illégitime. Cette volonté de corriger les actes de grand banditisme perpétrés à grande échelle par les ex-puissances impérialiste porte plusieurs noms : justice,
intégrité, réparation, là où la colonisation demeurait par essence humiliation, aliénation et acculturation systématique. Ne pas mettre fin au scandale de la spolliation des oeuvres, c'est prolonger le paradigme colonial et priver les ex-sociétés colonisées du droit de reconquérir leur passé, leur identité propre et par-delà, leur dignité. Parler de "moralisme" pour caricaturer cet agenda ô combien essentiel tout en masquant la violence de l'époque coloniale relève a minima d'une desinvolture insultante. 


Le joker de l'universalisme

Selon un adage difficile à vérifier, la Corée du Sud aurait été envahie plus de 2000 fois dans son histoire.  Toujours est-il qu'aujourd'hui c'est près de 75 000 objets culturels nationaux qui seraient éparpillés dans vingt pays différents selon l’Administration de l’Héritage Culturel de Corée du Sud. Mais elle n'est évidemment pas la seule. Qui sait en Occident par exemple que plus de 95% du patrimoine artistique de l'Afrique sub-saharienne se trouve sur d'autres continents? Face à l'étendue du pillage, les opposants à la restitution des œuvres dérobées semblent avoir investie un vieux cheval de bataille à savoir celui de « l'universalisme » des œuvres dérobées dont les musées Occidentaux seraient les seuls garants. L'idée est simple. Pour mieux dépouiller les œuvres volées de leur valeur nationale, l'on s'empresse de les déclarer comme des œuvres universelles censées appartenir à l'humanité toute entière et non plus seulement à leur culture d'origine. Interrogé en 2007 sur la question de la restitution de certaines œuvres, Neil Mac Gregor, directeur du British Museum, déclarait : « Il faut également prendre garde à ne pas se focaliser sur la question de la propriété des œuvres, qui n’est pas à mon sens la bonne question aujourd’hui et risque d’engendrer une réaction de repli. La bonne question, c’est au contraire l’ouverture des collections, leur valorisation pour la recherche et le public, leur accessibilité au monde entier. » (4) L'accessibilité au monde entier justifierait alors la non-restitution aux premiers concernés. Jolie pirouette! La notion toute européenne de l'universel a en effet ceci de pratique qu'elle est à la fois vague et -en apparence- noble. Elle a celà de pervers qu'elle délimite dans les faits un nombre restreint de dépositaires, souvent les mêmes qui sont allés « civiliser » les cinq continents à coups de fusils, de sabre et de viols. 



Les conservateurs de la BNF ont également recours à ce type d'argument dans leur pétition : « Cette décision prive la Bibliothèque nationale de France d’un ensemble remarquable de documents qu’elle s’est attachée à conserver […] pour les mettre au service de tous. » L'histoire de la visite à la BNF, en janvier 2002, d'une délégation coréenne venue inspectée les manuscrits ruine la noblesse toute superficielle de cette affirmation. Strictement encadrés et surveillés les chercheurs coréens n’ont été autorisés à consulter qu’un seul livre à la fois dans une lourde atmosphère de suspicion et de méfiance...

Sur ce sujet, le blog A la toison d'or cité plus tôt fournit ici aussi une batterie d'arguments stéréotypiques : « [Cet accord] ouvre la porte à ce que pareille revendication naisse dans tous les pays et que cela donne lieu à des échanges internationaux : hors de question qu’une pièce égyptienne se trouve en dehors d’Egypte, une pièce française en dehors de France et ainsi de suite […] Et il serait tout de même dommage qu’un Allemand puisse voir à Berlin une pièce aztèque : des fois que ça lui ouvre l’esprit… Non, chacun chez soi, c’est beaucoup mieux. » Aveuglé par la propre centralité de son point de vue, l'auteur de ces lignes oublie de préciser que la France et l'Allemagne ne sont pas le nombril du monde et que si dans sa bouche il est gênant de priver un jeune Allemand d'une ouverture culturelle sur d'autres civilisations, l'idée qu'un descendant d'Aztèque puisse être privé de l'Histoire de ses ancêtres ne semble pas susciter en lui la moindre indignation. 

Une victoire... commerciale

Finalement, les manuscrits Uigwe sont bel et bien retournés en Corée. Mais la « boîte de Pandore », elle, n'a pas été ouverte malgré l'alarmement des « spécialistes ». C'est que le principe de l'inaliénabilité des œuvres versées dans le domaine public français reste inchangé. Dans une interview donnée au Monde, Nicolas Sarkozy a d'ailleurs tenu à rassurer son monde : « Nous ne pouvions pas bouger sur ce point, et les Coréens ont fini par accepter ce prêt de longue durée. [Cette solution du prêt renouvelable] ne vaut pas pour d'autres objets ou oeuvres d'art qui peuvent appartenir au patrimoine universel. Le prêt de cinq ans renouvelable tous les cinq ans permet de satisfaire nos amis coréens sans créer de précédent pour la France pour les autres pays." (6).

Personne n'attendait en effet de l'auteur du discours de Dakar qu'il contribue à s'attaquer aux vestiges du colonialisme. Si les manuscrits du Joseon sont retournés en Corée l'acte restera donc ponctuel. Le 12 novembre 2010 Le Figaro titrait : « Le cadeau royal de la France à la Corée » soulignant le caractère exceptionnel de ce dénouement tout en faisant reluire un peu plus la grandeur millénaire de la France et de son président du moment. Cette version ne tiendra pas longtemps. Cinq jours plus tard, Jack Lang fera paraître une tribune dans le Monde, reconnaissant la dimension stratégique et politicienne de cette restitution : « En permettant le retour des manuscrits encore conservés à Paris [...] le président de la République accomplit un geste unique, souverain, un geste d'amitié symbolique fort envers un pays qui suscite un intérêt grandissant chez nous, les effectifs sans cesse croissants d'étudiants inscrits en coréen à l'université le démontrant. C'est un beau succès pour les diplomaties de ces deux pays. » (7)

La Corée du Sud avait donc les moyens de rendre ses revendications audibles. Ce qui aurait pu être une lueur d'espoir pour tous les partisans d'une justice décoloniale se transforme officiellement en récompense paternaliste envers les nouveaux alliés de l'Occident, récompense obtenue qui plus est après des négociations longues de 20 ans. En 1866, lorsque les manuscrits royaux étaient dérobés, la Corée se refusait à céder aux pressions l'enjoignant d'ouvrir des tractations commerciales avec l'Occident parvenue à ses portes. Ironie du sort aujourd'hui, c'est parce qu'elle est devenue un partenaire économique incontournable qu'elle obtient réparation de son préjudice.


Nicolas.

(1)
http://www.liberation.fr/culture/2010/11/18/les-personnels-de-la-bnf-lancent-un-appel_694544
(2) http://www.bnf.fr/fr/collections_et_services/anx_orie/a.manuscrits_coreens_numerises.html
(3) http://alatoisondor.wordpress.com/2010/11/18/moins-de-manuscrits-plus-de-tgv/
(4) Cité par Benjamin Pelletier dans son article « Les cultures nationales à l’assaut des musées universels – 2ème partie » (en ligne : http://gestion-des-risques-interculturels.com/)
(5) Benjamin Pelletier, « Pourquoi la France a restitué à la Corée ses archives royales ? », Ibid.
(6) « La France accepte de rendre à la Corée les 287 manuscrits de la discorde » (en ligne :
http://www.lemonde.fr/culture/article/2010/11/12/la-france-accepte-de-rendre-a-la-coree-les-287-manuscrits-de-la-discorde_1439125_3246.html)
(7) Le Monde, 17 novembre 2010 (en ligne :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/11/17/restitution-des-manuscrits-royaux-coreens-un-geste-historique_1441309_3232.html).

 

 

 

Publié dans Feux croisés

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