Tragédie et vieux démons : le Sewol, 6 mois après.

Publié le par Nicolas

Plus de six mois après le naufrage du Sewol ayant coûté la vie à 304 personnes -en majorité des lycéens en voyage scolaire-, les familles des victimes attendent toujours du gouvernement de Mme Park Geun-Hye qu'il fasse voter une loi spéciale permettant d'enquêter objectivement sur les circonstances du drame. Confrontés aux pulsions autoritaires de l'exécutif, celles-ci entendent également faire la lumière sur l'étendue réelle de la corruption qui gangrène la classe politique en Corée du Sud.


Les larmes de la présidente Park Geun-Hye lors de son allocution à la nation du 19 mai 2014.

« Que leur sacrifice n'ait pas été vain ». Ces mots, prononcés de la bouche même de Mme. Park Geun-Hye (박근혜) lors de son allocution du 19 mai dernier, semblaient être ceux sur lesquels tout le monde s'accordait au lendemain de la catastrophe. Trente-quatre jours après le drame, c'est avec une larme coulant ostensiblement sur sa joue que la présidente sud-coréenne s'adressait à la nation : « Le naufrage du ferry atteste à quel point une immense catastrophe peut découler de pratiques anormales profondément enracinées, comme la collusion rampante dans notre société, entre le gouvernement et le monde des affaires ». Allant jusqu'à parler de « mafia bureaucratique », la présidente déclarait alors : « Ce cas de collusion entre le gouvernement et le monde des affaires représente une maladie chronique qui s'est incrustée, couche après couche, non seulement dans l'industrie maritime mais dans toute notre société en général [...] Je vais saisir l'opportunité de faire renaître ce pays de manière à ce que leur incalculable sacrifice n'ait pas été vain » (1). Six mois se sont écoulés depuis. Pourtant le pouvoir politique semble avoir soulevé plus de questions que véritablement levé le voile sur l'état de la corruption dans le pays.

Symbole de la désorganisation des secours, la présidente elle-même était apparue étrangement absente le jour du drame. De 10 heures du matin, heure à laquelle elle recevait le premier rapport écrit sur l'état de détresse du Sewol (세월호), jusqu'à son apparition tardive à 17 heures, au siège du ministère de la sécurité et de l'administration publique, nul ne sait où était la Présidente de la République de Corée pendant que le navire sombrait. On se l'est demandé et on se le demande toujours, la Maison Bleue refusant de publier les documents rendant compte de l'activité présidentielle le 16 avril dernier.
 

Etat fantôme

Sombre ironie, ce temps d'absence correspond à ce que les experts en médecine d'urgence appelle « l'heure d'or », ou plus précisément, le délai pendant lequel il était encore imaginable de retrouver des rescapés sains et saufs à l'intérieur du bateau. Pendant ce même laps de temps, la désorganisation des services de secours semblent avoir été totale. Arrivés sur les lieux du drame vers 10 heures, les garde-côtes n'ont plus sauvé personne après 10h25. Pire, ces derniers semblent même ne rien avoir entrepris pour tenter de pénétrer à l'intérieur du bateau, là où se trouvaient les passagers prisonniers. De son côté, l'armée coréenne s'est également manifestée par son impuissance. Le jour du naufrage, le Tongyoung, le navire de sauvetage de la marine nationale ne quitta jamais son port d'attache, malgré un ordre d'appareiller répété à deux reprises. Il lui faudra finalement deux jours pour arriver sur les lieux de la tragédie, bien trop tard pour espérer retrouver encore des survivants.

Devant l'inaction des secours, c'est finalement une compagnie privée qui va se retrouver au cœur du dispositif de sauvetage. Plus étonnant encore, c'est avec une entreprise d'ingénierie maritime, gestionnaire de plateformes pétrolières offshores, c'est-à-dire n'ayant absolument aucune expérience en matière d'opération de secours en mer, que Cheonghaejin Marine Co (청해진)., la compagnie propriétaire du Sewol va choisir de passer contrat le lendemain sur recommandation des garde-côtes (!). Le vide laissé par l'Etat venait d'être comblé par le petit jeu des copinages éhontés, laissant les pires scénarios imaginables : et si l'inorganisation des secours avait été organisée... pour des questions d'argent ?
Le scandale de l'inorganisation des secours s'est trouvé davantage amplifié quelques jours avant l'allocution présidentielle du 19 mai 2014 avec l'accusation d'une ingérence directe du gouvernement dans les consignes passées aux journalistes de KBS pendant les opérations de sauvetage. M. Kim Si-gon (김시곤), chef de la rédaction de la chaîne de télévision publique, annonçait en effet le 16 mai 2014 devant une assemblée générale de journalistes médusés que la Maison Bleue aurait téléphoné directement à la direction de la chaîne pendant les opérations de secours, réclamant qu'aucune critique ne soit émise quant au travail des garde-côtes. Refusant de se plier à la consigne, M. Kim aurait été contraint par la direction de la chaîne de démissionner, celle-ci lui indiquant au passage que cette volonté émanait directement de la Présidente Mme Park (2).

Affrontement autour de la loi spéciale
 

Pour tenter de reprendre la main, Mme Park Geun-Hye annonçait lors de son allocution la dissolution et le remplacement des garde-côtes défaillants. Surtout, promettant le passage d'une loi spéciale, la présidente annonçait la mise en place d'un comité d'enquête indépendant sur la tragédie. Problème : 6 mois plus tard, les discussions sur les compétences à accorder à cette commission d'enquête sont toujours au point mort. Les familles de victimes, à l'origine soutenues par les députés de l'opposition démocrate, souhaitent doter cette commission de véritables pouvoirs d'investigation et de poursuite. Tout en obtenant des garanties quant à l'indépendance du procureur qui sera nommé, elles insistent sur le fait que faire toute la lumière sur les circonstances du naufrage est un impératif pour éviter toute réitération de ce drame à l'avenir. Mais leurs revendications se heurtent à l'opposition systématique des députés du parti Saenuri (새누리당) - c'est-à-dire précisément aux membres de la majorité présidentielle- qui ont fait échoué deux sessions de négociations avec les députés démocrates quant au contenu de la loi cet été.

Le 27 août 2014, les membres des familles endeuillées rencontrent les représentants du parti Saenuri au pouvoir pour une énième session de discussion autour de la loi spéciale.

Un conseiller juridique des familles résume l'enjeu des négociations de la manière suivante : « La raison pour laquelle les familles souhaitent que cette commission soit dotée de pouvoirs d'enquête et de poursuite, c'est parce qu'ils ont appris pendant l'enquête parlementaire sur la tragédie que sans l'autorité d'enquêter, rien ne pourra être fait concernant la responsabilité des agences gouvernementales si celles-ci refusent de coopérer » (3). Si les familles des victimes obtenaient satisfaction, des membres des différents services liés à la Maison Bleue, notamment ceux ayant eu une responsabilité dans la gestion calamiteuse des services de secours le jour du drame, pourraient être appelés à témoigner. C'est sans doute ce que les députés de la majorité conservatrice tentent d'éviter. Déjà, l'été dernier, au moment de l'enquête parlementaire sur les circonstances du drame, le manque de collaboration de la Maison Bleue s'était fait ressentir. Celle-ci n'avait fourni à la commission d'investigation que 13 documents relatifs à la coordination des secours le jour du drame sur les 269 auxquels les députés de l'opposition réclamaient l'accès. De là à conclure au sabotage des travaux, il n'y a qu'un pas. L'enquête parlementaire, terminera d'ailleurs ses travaux sans même avoir réalisé une seule audition... Dans une lettre envoyée à la Maison Bleue le 22 août dernier, Le Comité des Familles de victimes du Sewol écrivait à la Présidence : « Il y a une question plus large que celle de la loi spéciale qui est en jeu. C'est celle de savoir si la vérité sera révélée ou cachée. Nous sommes arrivés à la conclusion qu'au centre des efforts pour la dissimuler se trouve la Maison Bleue » (4).

Grève de la faim contre larmes de crocodile

Dans leur intense travail de lobbying, les familles de victimes luttent pour rester sur le devant de l'actualité. Après de nombreuses marches de protestation à Ansan et à Séoul pendant les semaines qui ont suivi la tragédie, ces dernières occupent aujourd'hui deux lieux symboliques de la capitale : les abords de l'Assemblée Nationale et Gwanghwamun (광화문), l'avenue la plus importante de Séoul. En août dernier, certaines ont même pu rencontrer le Pape François, pour tenter de trouver un relais à leurs revendications concernant la loi spéciale. Un groupe de pères a aussi entamé une grève de la faim pendant l'été. Kim Yeong-Oh (김영오), le père d'une des victimes la poursuivra même pendant 46 jours, avant que des dizaines de sympathisants choisissent à leur tour de jeûner à tour de rôle en signe de solidarité. Fait notable, les revendications des familles ont été soutenues à travers tout le pays via une pétition ayant rassemblé plus de 4 millions de signatures (soit 8% de la population coréenne). Aujourd'hui encore, des bus baptisés “기다림의 버스” (les bus de l'attente) sillonnent tout le pays chaque vendredi jusqu'à l'île de Jindo, le point terrestre le plus proche de l'endroit où le Sewol a sombré. Là, étudiants, syndicalistes et membres d'associations marchent chaque semaine en silence en soutien aux familles des 10 personnes toujours manquantes qui campent sur place dans l'espoir qu'on retrouve le corps des disparus. Le mot d'ordre est déterminé : « nous attendrons le temps qu'il faudra... pour obtenir la vérité ».


Le 16 août 2014, le pape François reçoit une lettre de la part de Kim Yeong-oh, père d'une des lycéennes disparue. Kim est alors en pleine grève de la faim.

Face à la détermination des familles, la Présidence semble de plus en plus s'impatienter. Début septembre, Mme Park Geun-Hye laissait entendre que les délégations des deux principaux partis devaient accélérer les discussions pour obtenir un compromis le plus vite possible autour de la loi spéciale, faisant craindre une ingérence de l'exécutif dans les discussions parlementaires. La Maison Bleue semble en effet considérer de plus en plus l'opposition des familles comme une remise en cause de son autorité et n'hésite plus à recourir à de l'intimidation. Le 6 septembre dernier, alors que certains pères des victimes sont en pleine grève de la faim sur Gwanghwamun, un groupe d'extrême-droite appellé Ilbe-chung (일베충) organise une « orgie alimentaire » en face du campement des familles. Pendant un peu moins d'une heure, plusieurs dizaines d'individus se font alors ostensiblement livrer cuisses de poulet et pizzas, accusant au passage les familles des victimes d'être des «communistes déguisés » portant atteinte à l'économie et à la stabilité politique du pays. Ilbe-chung était jusqu'alors principalement cantonné aux forums sur internet. Beaucoup ont vu dans cette action soudaine la main cachée des services secrets sud-coréens (NIS), voire de la Maison Bleue pour tenter de déstabiliser la lutte des familles endeuillées. Certains sites internet soutiennent même que la présidente Park aurait envoyé des cadeaux à ses membres pour le Chuseok (추석), le Thanksgiving coréen (5).

Trahison ?

Pendant ce temps-là, l'opposition démocrate dévoilait son véritable visage de co-gestionnaire de la crise. Début août, à l'issue d'un second round de négociations parlementaires, la délégation censée porter la parole des familles de victimes acceptait le principe de confier l'enquête à un procureur nommé par la Présidence. Face à ce qu'elles ont alors considéré comme une trahison sans appel, les familles des victimes tinrent une conférence de presse cinglante le 7 août devant l'Assemblée Nationale : « Les membres des familles ne peuvent cacher leur colère après avoir entendu la nouvelle de l'accord passé entre le parti au pouvoir et l'opposition. L'accord autorisant la nomination par la Présidence de l'enquêteur spécial est un double attentat aux demandes des familles. Êtes-vous en train de nous expliquer que nous allons devoir faire confiance à ce type d'enquêteur pour établir la vérité sur la mort de nos enfants ? » (6).

Leurs attaques se faisaient plus impitoyables encore concernant le rôle de la délégation démocrate supposée porter leur voix : « Le Parti Saenuri s'est uniquement concentré sur les moyens d'échapper aux conséquence de la tragédie. Réalisez-vous que la Nouvelles Alliance Politique (i.e l'opposition démocrate) est en train de soutenir leurs tentatives de fuite ? » Conséquence de cet échec cuisant, l'opposition démocrate sera contrainte de faire marche arrière à la table des négociations et de faire tomber quelques têtes en interne. Deux mois plus tard, c'est pourtant vers le même type d'accord, c'est-à-dire avec un procureur nommé par la Présidence, que l'on se dirige à nouveau.

L'ombre des services secrets

Compte tenu du déroulé des événements, une question brûle les lèvres : qu'est-ce que le pouvoir peut-il bien cacher ? Un début de réponse est apparu totalement inopinément avec le repêchage de deux documents troublants provenant de l'épave du bateau. laissant penser que, derrière la compagnie Chonghaejin, le véritable propriétaire du bateau ne serait d'autre que la très puissante Nationale Intelligence Service (NIS), autrement dit les services secrets coréens (7). Tout d'abord, un document fournissant une liste de numéros à contacter en cas d'urgence mentionnait la NIS comme premier point de contact en cas d'accident et ce, avant de joindre tout autre service, y compris les garde-côtes. Ensuite, un ordinateur portable repêché à l'intérieur du Sewol s'est trouvé contenir un document intitulé «Objets à réparer dans la zone passager – liste d'objets identifiés par la NIS » laissant entendre que l'agence serait à l'origine des travaux de réfection du navire ayant largement contribué à le rendre submersible (voir notre article précédent).

Ces suspicions, dont les familles des victimes se sont rapidement fait l'écho, apparaissent d'autant plus gênantes que l'état coréen avait tout fait au printemps dernier pour tenter de diluer ses responsabilités en focalisant l'attention médiatique sur le farfelu propriétaire de Cheonghaejin dont les médias français ont abondamment reporté le nom (8). Mme Park Geun-Hye elle-même indiquait en mai dernier que M. Yoo Byung-Eun (유병언) et sa famille étaient à l'origine du drame et exigeait alors publiquement sa capture. Joignant le geste à la parole, c'est plus de 50.000 policiers et citoyens volontaires qui furent mobilisés dans l'une des plus grandes chasses à l'homme de l'histoire pays, la présidence allant même jusqu'à offrir 500 millions de wons (359 000 euros) pour toute information menant à son arrestation. Là aussi, les résultats ont laissé à désirer et ont davantage contribué à renforcer le doute sur l'efficacité et la fiabilité des agences officielles : ce n'est que deux mois après la publication de son mandat d'arrêt que la police sud-coréenne annonçait qu'un cadavre en état de décomposition avait été identifié comme étant celui de M. Yoo, alors que les services de police disposaient de ce corps depuis plus de 40 jours...

Il est encore trop tôt pour dire si les familles des victimes parviendront à obtenir gain de cause quant au passage de la loi spéciale. Mais si l'enquête démontrait bel et bien que le véritable propriétaire du Sewol n'était autre que la NIS, cela en dirait long sur le degré d'imbrication du pouvoir politique, de ses services de sécurité et du très occulte monde des affaires en Corée du Sud. C'est ce dont les familles des victimes voudraient avoir le cœur net, malgré l'opposition du pouvoir en place. Pour elles-mêmes et pour que de telles catastrophes ne puissent plus se reproduire à l'avenir.


Nicolas.

 

(1) http://www.korea.net/Government/Briefing-Room/Presidential-Speeches/view?articleId=119717
(2) http://www.hani.co.kr/arti/english_edition/e_national/637453.html
(3) http://english.hani.co.kr/arti/english_edition/e_national/653200.html
(4) http://bogun.nodong.org/xe/index.php?document_srl=301833&mid=Police_Issue

(5) http://thenewspro.org/?p=7150
(6) http://sewolho416.org/2005
(7) http://www.japanfocus.org/-Jae_Jung-Suh/4195
(8) Propriétaire d'un village abandonné dans le Limousin, mécène du musée du Louvre, photographe au talent contestable et fondateur d'une secte évangélique dont plusieurs membres se sont suicidés au début des années 1990, Yoo Byung-Eun était, en juin dernier, bien parti pour ajouter une autre ligne sur son CV : celle de porteur de chapeau.
Lire notamment : http://www.rfi.fr/mfi/20140606-cor%C3%A9e-sud-sewol-naufrage-france-Yoo-Byung-eun/

Publié dans Actualité coréenne

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