Le crépuscule irrationel de Park Geun Hye

Publié le par Nicolas

Park Geun-hye présentant ses excuses à la nation le 27 octobre dernier.

Park Geun-hye présentant ses excuses à la nation le 27 octobre dernier.

Cet article est une traduction libre de l'article paru le 29 octobre 2016 sur le blog en anglais « Ask a korean ».

La présidente sud-coréenne Park Geun-hye est au cœur de sérieux problèmes depuis quelques jours. Le 26 octobre dernier, on apprenait en effet qu'une mystérieuse confidente, du nom de Choi Soon-sil, aurait constitué et alimenté pendant des années un véritable trésor de guerre et extorqué plus de 70 millions de dollars aux puissants 'chaebols' (conglomérats) coréens en utilisant sa relation de proximité avec la présidente. Cette confidente recevait également des briefings réguliers sur la politique gouvernementale ainsi que des brouillons des discours présidentiels qu'elle relisait quand bien même elle n'occupait absolument aucune fonction officielle. Choi Soon-sil aurait également fait truquer les résultats d'admission universitaire pour sa fille, afin que celle-ci puisse être admise à la prestigieuse Université pour femmes de Ewha. Ce dernier élément semble avoir été la première étape vers la ruine de la présidente sud-coréenne et le point de départ d'une enquête qui ne compte pas une seule journée sans révélation fracassante. 

 

Choi Soon-sil.
 

Mais la couverture médiatique internationale de ce scandale (principalement en anglais) passe à côté de l'essentiel. Les journaux présentent la plupart des faits qu'ils reportent de manière honnête. Mais ils ne parviennent pas à rendre complètement compte de la stupéfaction qui s'empare aujourd'hui du public coréen. Bien que l'étendue de la corruption dans cette affaire soit hors du commun, les citoyens coréens ont déjà vu bien pire dans le passé. Il n'y a pas très longtemps, Chun Doo-hwan, ancien président/dictateur quittait le pays, emportant avec lui près d'un milliard de dollars. Et cela s'est produit au milieu des années 1980, quand cette somme valait alors l'équivalent de plus de 4 milliards de dollars actuels. L'intégralité des présidents démocratiquement élus en Corée ont tous eu à faire face à des accusations de corruption. Lee Myung-bak, le prédecesseur de Park, a vu son frère aîné (lui-même un ancien député) être envoyé en prison pour corruption. Le projet des « Quatre rivières » appuyé par l'ancien président Lee et qui a coûté près de 20 milliards de dollars à l'Etat coréen, a été largement perçu comme une opération massive de versement de pots-de-vin à des proches du président, qui étaient aussi dirigeants de compagnies immobilières.

Pour le meilleur ou pour le pire (mais plus vraisemblablement pour le pire), les Coréens en sont venus à s'habituer à ce genre de pratiques de corruption de la part de leurs présidents. Dès lors, pourquoi cette affaire mêlant l'actuelle présidente Park Geun-hye cause-t-elle une réaction aussi forte ? Ce n'est pas parce que les Coréens découvrent que Park est corrompue, c'est parce qu'ils découvrent que leur présidente était irrationnellement corrompue. Les Coréens ne sont pas tant consternés par la corruption de leur plus haute représentante, mais ils sont choqués de voir ce que révèle l'ampleur de cette corruption.

Une nouvelle « Raspoutine »

Ce scandale de corruption de Park Geun-hye tourne autour d'une question centrale : pourquoi la présidente prendrait-elle le risque de compromettre l'ensemble de son administration pour Choi Soon-sil ? En fait, lors de la dernière campagne présidentielle, l'un des arguments életoraux avancés par Park était qu'elle avait moins de chances d'être corrompue que les autres candidats parce qu'elle n'a pas de famille. Ses parents – l'ancien dictateur Park Chung-hee et sa femme Yuk Yeong-su – étaient en effet déjà morts et Park n'avait alors plus aucune relation avec sa sœur et son frère. Cet argument avait l'avantage d'apparaître plausible dès lors que les précédentes affaires de corruption de présidents avaient impliqué des membres des familles de présidents (Kim Young-sam et Kim Dae-jung avaient impliqué leurs fils, Roh Moo-hyun et Lee Myung-bak , leurs frères).

Mais l'absence de famille n'a pas empêché Park Geun-hye d'être corrompue : la présidente a apparemment donné de l'argent à Choi Soon-sil. Mais pourquoi Park Geun-hye, présidente de la République de Corée, a-t-elle seulement le besoin de se préoccuper de Choi Soon-sil, une inconnue ? Pour répondre à cette question, il nous faut regarder en arrière dans l'histoire de la Corée moderne, afin de retracer l'histoire de la relation entre Park et Choi.


 

Choi Tae-min (à droite) rencontre Park Chung-hee (à gauche) et Park Geun-hye (au centre)

Choi Tae-min (à droite) rencontre Park Chung-hee (à gauche) et Park Geun-hye (au centre).


Park Geun-hye a rencontré Choi Soon-sil par l'intermédiaire du père de Choi, un dénommé Choi Tae-min. Le plus âgé des Choi, né en 1912, était en fait le leader d'un culte pseudo-chrétien. Il commence sa vie d'adulte en tant que policier, puis soldat, avant de travailler pour un petit journal et dans une usine de savons. Finalement, dans les années 1970, Choi se consacre à plein temps à sa nouvelle activité, celle pour laquelle il va passer à la postérité : il est le leader d'une secte et affirme pouvoir guérir les malades. Choi s'autoproclame « pasteur », même s'il n'a jamais assisté à aucun séminaire.

Choi Tae-min rencontre Park Geun-hye pour la première fois en 1975, alors que Park a 23 ans. À ce moment, Park Geun-hye vient juste de perdre sa mère, assassinée par un espion nord-coréen (l'espion visait en fait le père de Park, le dictateur Park Chung-hee, mais il manque sa cible et tue la première dame à la place). Peu de temps après l'assassinat, le plus âgé des Choi envoie plusieurs lettres à la jeune Park Geun-hye, affirmant avoir reçu la visite de l'âme de la défunte mère de Park. Park Geun-hye pourrait même entendre parler sa mère à travers lui si elle le souhaitait. Elle finit par inviter Choi Tae-min dans la résidence présidentielle où le père Choi lui annonce que sa mère n'est pas réellement morte mais qu'elle s'est plutôt retirée pour laisser la voie libre à Park Geun-hye. C'est ainsi qu'a commencé la relation entre Park Geun-hye et la famille Choi, qui inclut également Soon-sil, la fille de Choi Tae-min.

Une fois que Choi Tae-min avait acquis la confiance de Park Geun-hye, il s'est servi de cette relation comme levier pour amasser une véritable fortune. Choi crée alors plusieurs fondations à la tête desquelles il place Park Geun-hye pour pouvoir profiter de son influence. Ce trafic d'influence et la corruption qui s'en suivit devinrent si important que le dictateur Park Chung-hee convoqua Choi Tae-min personnellement pour l'interroger. Pendant l'interrogatoire et par la suite, Park Geun-hye allait férocement défendre Choi, son guide spirituel et sa connexion avec sa défunte mère. Dans un câble diplomatique révélé par wikileaks en 2007 alors que Park Geun-hye est candidate pour la première fois à l'élection présidentielle, l'ambassadeur des Etats-Unis en Corée relève : « La rumeur est répandue que le pasteur avait un contrôle complet sur le corps et l'âme de Park pendant ses années de formation et qu'en conséquence ses enfants ont accumulé une fortune faramineuse. ».


Les heures de gloire de Choi Tae-min se terminent le 26 octobre 1979, quand celle qui le protège perd son père dans un nouvel assassinat. L'assassin Kim Jae-gyu, alors à la tête de la CIA coréenne, indiqua par la suite que l'une des raisons pour lesquelles il décida d'assassiner son patron concernait la relation toxique qu'entretenait Park Geun-hye avec Choi Tae-min. Bien que Park Chung-hee était parfaitement au courant de du trafic d'influence opéré par Choi, le père Park le laissa continuer par amour pour sa fille. Pour Kim Jae-gyu, c'était là une indication supplémentaire que Park Chung-hee perdait le nord.

Pendant la décennie suivante, Park Geun-hye et Choi Tae-min sont tenus à l'écart de la politique. L'assassinat de Park Chung-hee entraîna l'entrée en scène d'un autre dictateur sanguinaire, Chun Doo-hwan, puis finalement la démocratisation en 1987. Pendant cette période, Park dirige plusieurs fondations de charité, qui n'étaient en réalité que des caisses noires personnelles, tournées vers l'enrichissement et mises en place par Choi durant le règne de son père. Park Geun-hye devient alors si dépendante de Choi Tae-min qu'elle s'éloigne du reste de sa famille encore en vie : sa sœur Park Geun-ryeong et son frère Park Ji-man. En 1990, ces proches vont jusqu'à adresser une requête au président alors en poste, Roh Tae-woo : que leur sœur soit «secourue» de l'emprise de Choi Tae-min.


Choi Tae-min meurt en 1994. À ce moment, la confiance de Park Geun-hye se déplace vers la fille de Choi, Soon-sil. Park entre en politique en 1997 et remporte sa première élection aux élections législatives en 1998. Elle devient rapidement une politicienne compétente et remarquée, récoltant le surnom de « Reine des élections ». Elle perd la primaire des présidentielles de 2007 face à Lee Myung-bak mais revient plus forte encore pour la présidentielle de 2012 qu'elle remporte. Bien que la relation problématique de Park avec la famille Choi soit brièvement évoquée lors de ses deux campagnes présidentielles, Park écarte alors les critiques en invoquant des rumeurs infondées et en affirmant que ni Cho Tae-min ni Choi Soon-sil n'ont été impliqués dans son travail de politicienne.

Il est finalement apparu que Choi Soon-sil possédait Park Geun-hye tout autant que son père. Utilisant l'influence présidentielle, Choi a extorqué des dizaines de millions de dollars aux entreprises coréennes les plus puissantes. Quand ils jettent leur dévolu sur une petite entreprise rentable, Choi et ses proches s'empressent d'aller la voler, en menaçant le propriétaire de faire détruire son entrerpise et de le blesser physiquement. Plus grave encore, Choi semble avoir effectivement contrôlé le pouvoir présidentiel. Tous les jours, Choi aurait reçu une pile de dossiers politiques en provenance de la résidence présidentielle pour en discuter enuite avec son cercle d'intimes (un groupe qui aurait compris entre autre le gigolo de Choi et un directeur vidéo de musique K-pop...). Choi aurait ainsi reçu des informations ultra-confidentielles détaillant des rencontres secrètes entre les autorités militaires du Sud et du Nord. Choi aurait reçu en avance la proposition de budget de plus de 150 millions de dollars pour le ministère de la culture, des sports et du tourisme et aurait fait en sorte d'orienter cet argent vers les projets de ses amis. Choi aurait prétendument annoncé que la Corée du Nord allait s'effondrer en 2017 selon des esprits qui lui auraient parlé. L'administration de Park Geun-hye aurait alors basé sa politique nord-coréenne sur cette prédiction.

Pendant des années, les assistants de Park se sont plaints à propos d'une mystérieuse personne de l'ombre à qui la présidente aurait envoyé ses brouillons de discours. Quand les brouillons revenaient, les discours rédigés par des professionnels étaient devenus du charabia. Nous savons que l'une des activités préférées de Choi Soon-sil était de donner des commentaires sur les discours présidentiels. Même l'un des discours importants prononcé à Dresde, dans lequel Park Geun-hye donna les contours de sa politique à l'égard du Nord, semble avoir comporté un nombre important de modifications de la part de Choi. Les assistants qui ont creusé trop loin leur enquête sur la relation entre Park et Choi ont été renvoyés et remplacés par d'autres plus proches de Choi... au point que le coach personnel de Choi est devenu l'un des assistants de la présidente.

La découverte du pot aux roses


Il est parfaitement cohérent que cette sordide affaire ait commencé à émerger à cause du traitement privilégié que la fille de Choi a reçu pour son admission à l'université. S'il y a bien une chose à laquelle les Coréens tiennent plus qu'à leur vie, c'est bien leur diplôme universitaire (et celui de leurs enfants). Alors que les doutes commencent à s'accumuler à l'encontre de Choi et de sa fille, ces dernières prirent la poudre d'escampette pour l'Allemagne, où elles possédent un élevage de chevaux.

La révélation principale eut lieu le 24 octobre dernier, quand un réseau de chaînes câblées, JTBC, découvre une tablette Galaxy appartenant à Choi Soon-sil dans le bureau qu'elle a abandonné à Séoul. La tablette s'avère être une véritable boîte de Pandore : elle contient les discours présidentiels avec les annotations de Choi, les briefings présidentiels pour les réunions de cabinet, des informations sur les rendez-vous des assistants de la présidence, des messages extraits de chats avec ces assistants, l'emploi du temps des vacances de la présidente et encore bien plus. La découverte de la tablette est digne du titre de « Criminelle la plus stupide du monde », celle-ci ayant simplement été oubliée dans son bureau par Choi, sans aucun cryptage, avec des fichiers prêts à être ouverts par n'importe qui passant par là. Et au cas où Choi tenterait de nier la propriété de l'appareil, la galerie d'images est pleine de ses selfies...


 

Un selfie de Choi Soon-sil retrouvé dans la tablette incriminée...


Le jour suivant, la présidente tente d'endiguer le scandale en publiant des excuses publiques dans lesquelles elle explique que Choi est quelqu'un qui l'a « aidé au cours de son passé difficile ». Bien que Park admet alors que Choi ait relu plusieurs de ses brouillons de discours, elle indique que Choi n'a fait que donner ses impressions personnelles et que de toutes manières, cela avait cessé juste après que le bureau de la présidence soit formé. Le tsunami de révélations qui s'en suivit montra très rapidement que la présidente était en train de mentir – l'un des proches de Choi déclarant notamment que cette dernière avait eu accès à des briefings présidentiels un peu plus tôt cette année. La côte de popularité de la présidente tombe alors autour de 17%, avec plus de 40% de la population réclamant la démission ou la destitution de Park. Même des journaux conservateurs comme le Chosun Ilbo, qui s'est positionné de manière constante parmi les supporters de Park depuis le début de son mandat, ont publié quotidiennement des éditoriaux demandant la démission du Premier ministre et de l'intégralité du cabinet.

Depuis lors, la plupart des Coréens sont entrés dans une colère sans précédent. Pourtant, comme nous l'avons indiqué plus haut, ayant survécu à une histoire récente particulièrement tumultueuse, les Coréens sont peut-être devenus les consommateurs de politique les plus cyniques du monde. Mais même les plus cyniques des Coréens n'étaient pas prêts à ça.

D'abord, un sentiment étrange de soulagement se manifesta. Un certain nombre de comportements inexpliqués de l'administration de Park Geun-hye commencèrent soudain à devenir cohérents. Pourquoi la présidente n'a-t-elle organisé que trois conférences de presse durant les quatre premières années de son mandat ? Pourquoi la présidente parle-t-elle toujours avec des phrases longues et alambiquées qui ne veulent rien dire ? Pourquoi la présidente a-t-elle perdu les pédales et poursuivit le journaliste japonais qui avait affirmé qu'elle était avec le mari de Choi Soon-sil alors que le ferry Sewol était en train de couler en 2014 avec 300 écoliers à son bords ? Pourquoi le parti au pouvoir a-t-il organisé inopinément un rituel shamanique dans le hall de l'Assemblée nationale ? Ohhh... maintenant cela est cohérent !

Mais ce bref soulagement a bientôt laissé place à une réalité terrifiante : en fait, rien de tout cela n'a de sens. Dans les cas ordinaires de corruption politique, l'homme ou la femme politique en cause joue pour lui-même. À la rigueur, le politicien en question peut faire ça pour sa famille ou d'autres personnes influentes qui finiront par le soutenir plus tard. Bien sûr, la corruption est une mauvaise chose. Mais ce type de corruption égoïste laisse au moins entrevoir un peu de prédictabilité : nous savons tous à quoi l'intérêt personnel ressemble et nous savons comment nos hommes politiques agissent.

Mais pas avec Park Geun-hye. Sa corruption n'est pas du tout centrée sur son intérêt personnel. Au contraire, cela ressemble plutôt à un sacrifice personnel pour le compte de Choi Soon-sil. Parmi les nombreuses révélations, je considère celle-ci comme la plus pathétique : Park Geun-hye donnait à Choi un budget conséquent pour garnir sa garde-robe mais Choi détournait la plupart de cette somme. Plutôt que d'acheter les vêtements adéquats pour la chef de l'Etat, Choi finissait par donner à Park des vêtements bas de gamme qu'elle faisait fabriquer avec des matériaux de qualité médiocre.


 

Des manifestants portent une banderole avec Choi Soon-sil en marionnettiste.


Il existe même une vidéo de l'équipe de Choi fumant et buvant pendant qu'ils mangent du poulet frit juste à côté du costume destiné à Park Geun-hye. À un moment donné, l'un des membres du staff se saisit du costume sans même s'essuyer les mains pleines de graisses de poulet, et souffle sa fumée de cigarette sur les vêtements. Park Geun-hye allait porter ce costume pendant sa rencontre présidentielle avec Xi Jinping. Pour tout accessoire, Choi donna à Park une pochette en cuir bon marché cousue par son gigolo. Ceci n'a pas pu échapper à Park : non seulement celle-ci a elle-même bénéficié d'une enfance luxueuse, mais l'évidence du côté cheap de ses habits a même fait la Une des médias. Et pourtant, cela en est resté là. Cho Soon-sil habille Parl Geun-hye comme une poupée dont on ne veut plus et Park, présidente du pays, choisit de s'en moquer.

Même dans ses excuses, Park Geun-hye montre qu'elle est peut-être toujours attachée à Choi Soon-sil. Que ferait un politicien égoïste si une affaire de corruption de cette envergure était révélée ? Notre politicien laisserait son homme de main se noyer seul, en niant farouchement avoir jamais connu ou été en contact avec cet individu. Un tel déni serait bien sûr lâche et malhonnête, mais au moins il est prévisible. Mais ce n'est pas ce qui se passe avec Park Geun-hye. Dans ses excuses, elle s'est tenue face à l'ensemble du pays et elle a admis que Choi Soon-sil retouchait ses discours. Au lieu de couper les ponts avec elle, Park réaffirme aussi que Choi est une vieille amie qui l'a aidée quand elle vivait des moments difficiles.


Ceci est hautement irrationnel. Les personnes rationnelles peuvent s'attendre à ce qu'un politicien vole de l'argent pour son compte ou celui de sa famille. Mais personne ne peut s'attendre à ce qu'une femme de pouvoir puisse risquer sa carrière et voler de l'argent pour la fille d'un imposteur qui prétend parler à sa défunte mère. Personne, même le plus cynique des Coréens, ne pouvait s'attendre à ce que Park refuse de couper les liens avec Choi, une femme sans talent notable autre que celui de manipuler la présidente en l'humiliant au passage. Les Coréens peuvent s'attendre à ce que la présidente soit corrompue mais jamais ils n'auraient pu imaginer que celle-ci soit si faible d'esprit.

Dans la Tyson Zone

Le journaliste sportif Bill Simmons utilise l'expression « Tyson Zone » pour désigner une situation dans laquelle tout ce que vous pourrez entendre au sujet d'une célébrité ne vous surprendra plus. Avez-vous entendu que Mike Tyson avait uriné sur un agent de police ? Avez-vous entendu que Mike Tyson tentait de faire naître une licorne ? Etant donné tout ce que vous avez déjà entendu au sujet de Mike Tyson, rien de ce que vous pourrez entendre à son sujet ne vous surprendra plus.


Avec cette affaire dite du « Choi gate », Park Geun-hye a placé l'ensemble du pays au cœur de la Tyson Zone. N'importe quelle folle rumeur au sujet de la présidente (du type de celles que vous entendez dans les recoins les plus reculés de l'internet et à propos desquelles vous riez habituellement) peut désormais être prise au sérieux. Pendant des années, les rumeurs ont circulé selon lesquelles le nom du parti politique de la présidente, le Saenuri Party, était un nom de code pour une secte nommée shincheonji. Et bien, pourquoi pas ? Nous savons déjà que Choi Soon-sil a bel et bien produit la cérémonie d'investiture de Park Geun-hye, au cours de laquelle on a pu voir une profusion de petits sacs multicolores habituellement utilisés dans les rituels shamaniques... L'édition coréenne du Huffington post évoque également la possibilité que Choi Soon-sil puisse avoir un fils caché qui aurait travaillé dans la résidence présidentielle. Et bien, pourquoi pas ? Nous savons déjà que Choi a fait de son coach personnel un conseiller de la présidence ! Dans ces circonstances, qu'est-ce qu'un autre fils caché ?

Tout cela sonne pour le moment comme une vaste blague, mais cette affaire pourrait facilement prendre une tournure plus terrifiante. En 2014, alors que le ferry Sewol coulait avec plus de 300 écoliers à son bord. il y a eu beaucoup de spéculations à propos des « sept heures manquantes », pendant lesquelles la présidente sud-coréenne était totalement introuvable. Les rumeurs accréditent aujourd'hui la thèse d'une présidente assistant à un rituel shamanique en la mémoire de Choi Tae-min, qui mourut vingt ans plus tôt jour pour jour, le jour de cette tragédie. Les rumeurs les plus attroces disent que le gouvernement de Park aurait en réalité fait couler le Sewol volontairement pour offrir un sacrifice humain au chef spirituel défunt. Aussi ridicules que puissent paraître ces rumeurs, le comportement de Park Geun-hye oblige les esprits les plus raisonnables à se dire... « peut-être ».

Même ce qu'il va désormais advenir n'est pas totalement clair. Politiquement, Park Geun-hye est finie bien qu'il semble peu probable qu'elle démissionne ou qu'elle soit destituée. Elle ne démissionnera pas parce qu'elle est actuellement incapable de se rendre compte de la réalité qui l'entoure aujourd'hui. L'opposition ne devrait pas non plus trop l'ennuyer avec une procédure de destitution : ils préfèreront sans doute laisser cette administration s'enfoncer le plus profondément possible jusqu'à ce que les prochaines élections présidentielles arrivent l'an prochain.


 

Une banderole funéraire demandant à Park Geun-hye de démissionner se dresse dans le ciel de Séoul.


Up to date :

La présidente Park Geun-hye a réitéré ses excuses dans une seconde conférence de presse organisée le 4 novembre dans laquelle elle ne dit toutefois rien sur ses intentions de quitter ou non le pouvoir. Tout en annonçant vouloir collaborer totalement avec l'enquête en cours, la présidente n'a toujours pas pris la peine de tenter de justifier l'ampleur des passe-droits et de l'ingérence de sa confidente dans la politique de son gouvernement. Sa côte de popularité est aujourd'hui tombée à 5%, le plus faible de toute l'histoire de la Corée moderne.

De son côté, Choi Soon-sil est rentrée de son plein gré en Corée du Sud le 30 octobre dernier pour être interrogée par le procureur de la Cour suprême de justice. Tout en reconnaissant avoir lu une partie des discours présidentielles avec des « intentions pures », Choi nie une grande partie des charges qui pèsent contre elle (détournement de fonds, ingérence dans les affaires de l'Etat, etc.) Ce choix peut être interprété comme une volonté de voler au secours de Park en allégeant le poids du scandale qui pèse sur ses épaules. Pour Choi, sauver Park c'est aussi sauver sa propre fortune. 

Le samedi 5 novembre dernier, les Coréens étaient au moins 120 000 à manifester dans les rues de Séoul.

Nicolas.

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