Perspective critique sur la réunification des deux Corée

Publié le par Nicolas et Joo-Hee

En guise de première contribution à l'analyse du rapport entre les deux Corée, il nous a semblé pertinent de proposer une traduction du texte de Stefanie Park intitulé «Reframing reunification» et publié en anglais sur le site internet de l'International Solidarity Center. L'intérêt de la réflexion développée ici réside dans l'effort déployé par l'auteure pour questionner ses a priori sur l'Histoire de la guerre de Corée et sur les rapports de force actuels dans la péninsule. Un préalable nécessaire à toute discussion consistante quant à une possible réunification.
 

Extrait d'un manuel d'Histoire sur Internet.

Note du traducteur :

Ce texte, écrit à la première personne du singulier, est rédigé par la petite-fille d'une famille de réfugiés nord-coréens, émigrés aux Etats-Unis peu de temps après la guerre de Corée. Ces derniers ont fuit le pouvoir communiste de peur des persécutions religieuses et financières (les grands parents maternels de l'auteure sont issus d'une famille riche). L'auteure, que nous avons contactée, vit aujourd'hui en Corée. Elle nous a souligné à quel point elle se sentait personnellement reliée à la situation entre les deux Corée, en tant que petite-fille de réfugiés ET en tant que citoyenne américaine, tout en insistant sur le fossé politique qui la sépare aujourd'hui de ses grands parents.


Stefanie Park, "Reframing reunification" (traduction).

Je ne me souviens plus exactement quand j'ai entendu parler de la division de la Corée entre le Nord et le Sud ; mais je me souviens d'avoir eu la conviction immédiate que les deux parties devaient être réunies. Je ne connaissais pas grand chose du Sud, encore moins du Nord, mais ma conscience d'enfant était convaincue que la réunification devait avoir lieu. Peut-être que je percevais le désir de mes grands parents, tu, mais ressenti, de retourner dans la province où ils sont nés. Peut-être que simplement, je répétais bêtement l'idée que les Coréens constituaient un seul peuple et qu'ils devaient dès lors constituer une seule nation unie. Ou peut-être que j'aimais juste l'idée d'un happy ending. Quoi qu'il en soit, avant que je ne devienne sérieuse et que je ne commence à examiner la politique coréenne de manière critique, la réunification était LE sujet sur lequel j'avais déjà une opinion.

Ce fut dès lors destabilisant, quand, lorsqu'après le programme de Juin de l'ISC [l'International Solidarity Center organise des weekends mensuels de formation pour ses membres coréens, ndt], je me suis retrouvée plus confuse que je ne l'avais jamais été sur le sujet de la réunification. Aborder la réunification est impossible sans aborder le cas du « pays le plus isolé du monde ». Même si je ne suis pas une experte de la Corée du Nord, comme beaucoup d'autres, j'ai toujours pensé qu'il y avait certains éléments que je pouvais tenir pour acquis : par exemple, que la Corée du Nord était responsable de la guerre de Corée, que le Nord lave le cerveau de ses citoyens à travers le culte rendu à Kim Il Sung et Kim Jong Il et que le pays tient coûte que coûte à mener son programme nucléaire pour menacer les Etats-Unis et la Corée du Sud. Le fait de m'engager en tant que bénévole auprès des déserteurs nord-coréens m'a en outre apporté d'autres perspectives, notamment au regard du manque de nourriture et de ressources, autant de faits qui dépeignent la situation qui prévaut en Corée du Nord comme relevant des droits de l'Homme. J'ai été pour autant interloquée par l'attitude des militants sud-coréens que nous avons rencontrés, et par leur attitude envers le Nord, qui s'est avérée beaucoup plus nuancée que la mienne. Cela m'a forcée à réexaminer de manière critique tout ce que j'avais toujours pensé au sujet de ce pays. A partir du moment où j'ai commencé à creuser plus en profondeur, j'ai commencé à réaliser à quel point j'ignorais presque tout des forces qui ont façonné la Corée du Nord que nous (pensons que nous) connaissons. A quel point ma compréhension de la Corée du Nord, et celle des autres, ont été profondément façonnées par les motivations des néo-libéraux américains et, par-dessus tout, à quel point un changement de paradigme est nécessaire pour accomplir une réunification qui apportera réellement la paix et la justice dans la péninsule.

Drapeau de la réunification coréenne : silhouette de la péninsule coréenne en bleu sur fond blanc.

Au fur et à mesure que je creusais dans l'Histoire de la Corée pour trouver des réponses, je découvrais que discuter de la réunification nécessite de discuter, non seulement de la Corée du Nord, ou même de la guerre de Corée, mais aussi du colonialisme japonais. D'une certaine manière, le conflit entre le Nord et le Sud reflète le conflit aujourd'hui toujours non-résolu entre ceux qui ont résisté et ceux qui ont collaboré pendant l'occupation. La hiérarchie du pouvoir de chacun des deux pays nous le montre, avec d'un côté la famille Kim et les autres combattants de guérilla au sommet de l'Etat au Nord, et de l'autre, les collaborateurs qui sont restés au pouvoir au Sud grâce à l'intervention américaine. Dans l'opinion de Bruce Cumings (1), le traumatisme toujours présent du colonialisme japonais fut si central au sein des affaires politiques coréennes à cette époque qu' « un conflit civil, purement entre coréens, aurait pu résoudre les extraordinaires tensions générées par le colonialisme, la division nationale et les interventions étrangères ».

Néanmois, une telle résolution n'a jamais eu lieu, puisque la Corée a été divisée arbitrairement par l'armée américaine et sommairement offerte à l'URSS comme un compromis préventif, en pleine Guerre Froide. La division de la Corée fut quelque chose que j'ai simplement acceptée lorsque j'étais une enfant, mais en la réétudiant aujourd'hui, je suis frappée par l'arrogance qui consiste à diviser le pays d'un autre peuple que le sien sans aucune considération pour ceux qui l'habitent. Cependant, ce geste prouve que, depuis le début, les Etats-Unis n'ont jamais considéré la Corée comme un pays égal, mais comme un simple pion, sacrifié pour les intérêts supérieurs des Etats-Unis. De la même manière, j'ai toujours pensé que la guerre de Corée était la faute d'un Nord assoiffé de sang. Pourtant, si l'on problématise la guerre comme un conflit civil apparu dans le sillage d'une division imposée de l'extérieur par des puissances militairement supérieures et aggravé par l'absence de remèdes aux injustices du colonialisme japonais, il devient clair que les guerres civiles ne démarrent jamais de rien. Si l'on examine l'Histoire, il est clair que Kim Il Sung comme Synghman Rhee ont souhaité la guerre pour tenter de réunifier le pays. Pourtant, malgré ses racines civiles, une fois que la guerre a commencé, il y a eu autant d'atrocités commises par les Etats-Unis contre les Coréens qu'entre les Coréens eux-mêmes. Cela comprend l'utilisation massive d'armes chimiques, l'incendie systématique de villages et la destruction de barrages qui ont affecté 75% des capacités d'approvisionnement alimentaire de la Corée du Nord. Peut-être plus tragiquement encore, le bain de sang s'est avéré totalement inutile, puisque la guerre s'est achevée sur une armistice, laissant jusqu'à aujourd'hui les deux Corée en état de guerre. Quand j'étais enfant, j'ai grandi avec le récit de MacArthur débarquant à Incheon [ville portuaire située à 50 kilomètres de Séoul, ndt] pour « sauver » la péninsule coréenne, mais étant donné son soutien (et même son militantisme) en faveur du bombardement du Nord au nom de la victoire militaire, il est clair que l'intervention américaine a semé davantage la mort et la destruction qu'elle n'a apporté la paix.

A Incheon, une statue et une plaque commémorative à l'éffigie du général MacArthur trône dans un jardin public rebaptisé Freedom Park.

Bien sûr, quand on pense à la Corée du Nord aujourd'hui, c'est généralement en rapport avec son programme de nucléarisation. L'imaginaire de la Corée du Nord comme étant une nation folle cherchant à accumuler des armes et pouvant entrer dans une rage folle à tout moment est celui qui domine dans les médias de masse et dans ma famille. Pourtant, une analyse critique montre que les développements récents de la Corée du Nord ont plus à voir avec : a)- le désir d'exercer une pleine souveraineté ou b)- réagir défensivement aux actions américaines. Par exemple, en 1993, on a beaucoup entendu parlé du retrait de la Corée du Nord du traité de non-prolifération nucléaire. Mais combien de personnes savaient alors que ce retrait faisait suite aux demandes de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) de mener sur le sol nord-coréen une série d'«inspections spéciales » qui auraient pu être utilisées à des fins d'espionnage au profit des Etats-Unis (une violation par l'AIEA de son propre mandat) ?

De la même manière, alors que j'ai toujours été d'accord avec l'argument américain selon lequel la Corée du Nord devait se dénucléariser, après davantage de recherches, j'ai réalisé à quel point cette exigence de dénucléarisation a été utilisée comme un moyen de pression pour obtenir un accès sans limite à des informations confidentielles de l'Etat nord-coréen, et à quel point cette exigence revient finalement à prendre en otage la perspective d'un retour de la paix dans la péninsule. En plus d'être une position hypocrite, c'est également une violation claire du droit le plus élémentaire d'un pays à être souverain, ainsi qu'une tentative de soumettre la Corée du Nord.

Bien sûr, le fait que de telles informations soient rarement mises en lumière est révélateur du fait que les médias américains sont sortis victorieux de leur entreprise de banalisation de leur point de vue tandis que la discréditation des perspectives nord-coréennes est parfaitement incarnée dans l'image du « pays fou » qui survient immédiatement. Avec toutes nos focalisations sur la propagande nord-coréenne, nous sommes devenus totalement incapables de réaliser à quel point nous sommes aveuglés par la nôtre. Nous qualifions la Corée du Nord de « folle », mais n'est-ce pas plus fou encore qu'une nation puisse se revendiquer des valeurs de justice et d'égalité pour tous, alors qu'elle continue de punir activement un pays dont les actions sont effectuées au nom de l'autodétermination ? N'est-ce pas amplement plus fou qu'un pays qui dénonce les atteintes aux droits humains en Corée du Nord mette en place des sanctions et refuse de fournir une quelconque aide, se rendant ainsi responsable au premier chef de l'apparition de ces problèmes ?

Je suis toujours en train de lutter pour développer ma propre compréhension de la réunification et de la Corée du Nord, tout en essayant de surmonter les contradictions qui apparaissent et qui parfois semblent me mener dans des directions contraires. Comment puis-je honorer l'histoire de mes grands parents (et par la même occasion, la mienne) tout en la questionnant à la fois ? Comment puis-je avoir de l'admiration pour le courage des déserteurs nord-coréens que j'ai rencontrés, respecter les difficultés qu'ils ont endurées, tout en faisant à la fois attention de ne pas tomber dans le piège de les honorer simplement parce qu'ils servent l'instrumentalisation politique des Etats-Unis et de la Corée du Sud ? Et comment puis-je développer une compréhension de la Corée du Nord et de la réunification qui soit à la fois critique et pleine d'espérances ? J'avoue que je n'ai pas encore de réponse à ces questions pour l'instant. Cependant, il y a une chose que je sais c'est qu'en tant que citoyenne américaine, je porte une part de responsabilité dans le tort infligé au peuple coréen, du Nord et du Sud, et que je promets de faire ce que je peux pour contribuer à la restauration de la paix et de l'unité dans la péninsule, d'une manière qui a à coeur l'intérêt du peuple coréen.


Stefanie Park.

  1. Bruce Cumings, Korea’s Place in the Sun.

Publié dans Réunification

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